Épistémè ἐπιστήμη

Parménide d'Élée

Fragment VIII
vers 1-6

La voie de l'Être — au seuil de l'ontologie occidentale

Épistémè — Édition du 20 janvier 2026

Six vers d'un poème presque entièrement perdu ont durablement marqué la pensée occidentale comme aucun autre fragment. Voici la voie de l'Être.

Parménide d'Élée a vécu autour de l'an 500 avant notre ère, dans une colonie grecque du sud de l'Italie — Élée, ou Velia en latin, sur la côte tyrrhénienne actuelle. Aristocrate législateur de sa cité (Plutarque rapporte qu'Élée vivait encore sous ses lois un siècle après sa mort), il fonda ce qu'on appellera l'école éléate, dont sortiront notamment Zénon — l'inventeur des paradoxes — et Mélissos.

De son œuvre ne subsiste qu'un seul texte : un long poème didactique en hexamètres dactyliques traditionnellement désigné sous le titre Sur la Nature (Περὶ φύσεως). Nous n'en possédons qu'environ cent soixante vers, transmis essentiellement par Simplicius — commentateur d'Aristote au VIe siècle de notre ère — qui les recopia pour les conserver, tant les manuscrits du poème devenaient rares à son époque. Sans ce sauvetage tardif, Parménide nous serait à peu près inconnu.

Le poème s'organise en trois moments. Un proème d'abord : le narrateur, conduit sur un char par les filles du Soleil, franchit les portes du Jour et de la Nuit ; une déesse anonyme l'accueille pour lui livrer la vérité. Vient ensuite la Voie de la Vérité (Ἀλήθεια), exposé ontologique sur l'être, dont notre fragment VIII forme le cœur. Enfin la Voie de l'Opinion (Δόξα), description du monde sensible tel que se le représentent les mortels — fragment dont il ne reste presque rien.

Le fragment VIII, dont nous lisons ici les six premiers vers, ouvre la Voie de la Vérité proprement dite. La déesse a écarté les voies trompeuses du non-être et de la confusion ; il ne reste qu'un seul discours possible, celui qui dit « est ». Sur cette voie unique se déploieront, par dérivation logique, les caractères essentiels de l'étant : inengendré, impérissable, d'un seul tenant, immobile, achevé, un, continu.

Aucune ligne d'aucun autre auteur préplatonicien n'aura plus durablement marqué la philosophie occidentale. Platon, Aristote, Plotin, Augustin, Thomas d'Aquin, Hegel, Heidegger — tous, à leur manière, dialogueront avec ces six vers. Comme l'écrira Heidegger au seuil de son cours de 1942 : « Quel est ce penseur qui, pour la première fois, pense l'Être ? Parménide. »

Repères chronologiques
~515 av. J.‑C.
Naissance présumée à Élée (Velia, Grande‑Grèce).
~485 av. J.‑C.
Composition du poème Sur la Nature (estimation).
~450 av. J.‑C.
Voyage à Athènes selon le Parménide de Platon ; rencontre du jeune Socrate.
VIe s. ap.
Simplicius transcrit le fragment VIII dans son commentaire sur la Physique.
1573
Henri Estienne publie l'édition princeps des présocratiques (Poesis philosophica).
1903
Hermann Diels établit l'édition philologique de référence (Die Fragmente der Vorsokratiker).
1942
Heidegger consacre un séminaire entier à Parménide.
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I.

Le texte grec

↑ Index
Fragment VIII · vers 1-6 μόνος δ' ἔτι μῦθος ὁδοῖο
λείπεται ὡς ἔστιν· ταύτῃ δ' ἐπὶ σήματ' ἔασι
πολλὰ μάλ', ὡς ἀγένητον ἐὸν καὶ ἀνώλεθρόν ἐστιν,
ἔστι γὰρ οὐλομελές τε καὶ ἀτρεμὲς ἠδ' ἀτέλεστον·
οὐδέ ποτ' ἦν οὐδ' ἔσται, ἐπεὶ νῦν ἔστιν ὁμοῦ πᾶν,
ἕν, συνεχές·
II.

Traduction

↑ Index
Traduction proposée Ne reste plus qu'un seul discours de la voie :
« est ». Sur cette voie se trouvent des signes
en grand nombre : que l'étant est inengendré et impérissable,
car il est d'un seul tenant, sans tremblement et sans fin ;
jamais il n'était ni ne sera, puisque maintenant il est, tout entier ensemble,
un, continu.

Cette traduction s'efforce de rendre la densité conceptuelle du grec tout en préservant le caractère presque incantatoire du vers parménidien. Le terme μῦθος, rendu ici par « discours », conserve délibérément son ambiguïté : il ne s'agit pas encore du λόγος aristotélicien, mais d'une parole qui révèle, d'un dire qui dévoile l'être dans sa vérité. La traduction de Jean Beaufret propose « récit », celle de Barbara Cassin « fable », tandis que Marcel Conche opte pour « discours » — chaque choix éclairant une facette de cette parole originaire.

§ § §
III.

Commentaire herméneutique

↑ Index

A.L'unicité de la voie

Le fragment s'ouvre sur une affirmation d'exclusion radicale : μόνος (« seul »). Des deux voies présentées antérieurement par la déesse — celle de l'être et celle du non-être — une seule demeure praticable. Ce n'est pas un choix arbitraire parmi des possibles équivalents, mais la reconnaissance d'une nécessité logique : le non-être ne peut être pensé ni dit, car penser, c'est toujours penser quelque chose, et dire, c'est toujours dire ce qui est.

Cette élimination de la voie du non-être constitue ce que les commentateurs ont appelé le premier principe de non-contradiction de la philosophie occidentale. Avant Aristote, avant même toute formalisation logique, Parménide pose que l'être et le non-être s'excluent mutuellement. Ce geste inaugural fondera toute l'ontologie à venir.

B.Les « signes » (σήματα) de l'être

La déesse annonce des σήματα, des « signes » ou « marques » qui jalonnent la voie de l'être. Ce terme est remarquable : l'être ne se donne pas immédiatement dans une intuition pleine, mais se laisse reconnaître à travers des indices que la pensée doit déchiffrer. Ces signes ne sont pas des preuves au sens démonstratif moderne, mais des caractères essentiels qui se déploient logiquement à partir de la position initiale « est ».

C.La révolution temporelle : le « maintenant » éternel

Le vers 5 constitue peut-être l'énoncé le plus vertigineux de toute la philosophie antique : οὐδέ ποτ' ἦν οὐδ' ἔσται, ἐπεὶ νῦν ἔστιν ὁμοῦ πᾶν — « jamais il n'était ni ne sera, puisque maintenant il est, tout entier ensemble ».

Parménide ne nie pas simplement le devenir empirique ; il abolit la structure même du temps comme succession de passé, présent et futur. Le νῦν (« maintenant ») parménidien n'est pas l'instant fugitif qui s'écoule, mais l'éternité présente de l'être qui se tient tout entier en lui-même. Passé et futur supposeraient un non-être (ce qui n'est plus, ce qui n'est pas encore) — or le non-être est impensable.

Cette conception trouvera un écho profond chez Platon, qui distinguera le temps (χρόνος), « image mobile de l'éternité », et l'αἰών, l'éternité vraie où demeurent les Formes intelligibles. Elle ressurgira chez Boèce, au VIe siècle, dans sa définition célèbre de l'éternité divine comme interminabilis vitae tota simul et perfecta possessio — « possession totale et parfaite d'une vie sans terme, tout entière en même temps ».

D.L'Un et le Continu

Le fragment culmine avec deux attributs décisifs : ἕν (« un ») et συνεχές (« continu »). L'être est un parce que toute multiplicité supposerait des intervalles de non-être séparant les étants. Il est continu parce que toute discontinuité serait rupture, et donc intrusion du néant.

Cette affirmation de l'unité de l'être posera un défi considérable à toute la pensée ultérieure. Comment rendre compte de la multiplicité évidente des choses si l'être est un ? Comment penser le mouvement si l'être est immobile ? Ces questions hanteront les générations suivantes.

« Avec Parménide a commencé la philosophie proprement dite. » Hegel · Leçons sur l'histoire de la philosophie, I
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IV.

Réception et postérité dans l'Antiquité

↑ Index

A.Les réactions immédiates : Zénon et Mélissos

Les disciples directs de Parménide, formant ce qu'on appellera l'école éléate, s'attachèrent à défendre la doctrine du maître contre les objections du sens commun. Zénon d'Élée, que Platon dans le Parménide présente comme le défenseur (βοηθός) de l'Éléate, élabora ses fameux paradoxes — Achille et la tortue, la flèche immobile, le stade — non pour nier le mouvement en tant que tel, mais pour montrer que les adversaires de Parménide ne pouvaient eux-mêmes rendre compte rationnellement du mouvement et de la pluralité qu'ils prétendaient évidents.

Mélissos de Samos, quant à lui, radicalisa certaines thèses parménidiennes : là où Parménide suggérait la finitude et la perfection sphérique de l'être, Mélissos affirma son infinité spatiale. Cette divergence témoigne déjà des tensions interprétatives que le poème suscitait.

B.Les pluralistes : sauver les phénomènes

Empédocle, Anaxagore et les atomistes (Leucippe, Démocrite) peuvent être compris comme autant de tentatives pour concilier l'exigence parménidienne avec l'évidence du changement. Chacun, à sa manière, accepta l'impossibilité de la génération et de la corruption absolues — rien ne naît du néant, rien n'y retourne — tout en proposant des mécanismes de combinaison et de séparation d'éléments éternels.

Les atomistes, en particulier, accomplirent un geste audacieux : ils réhabilitèrent le non-être sous la forme du vide (κενόν), condition du mouvement des atomes. Aristote rapporte que Leucippe affirmait que « le non-être n'existe pas moins que l'être » — renversement direct de l'interdit parménidien, mais qui en conserve la structure : le vide, bien que « non-être », possède une forme d'existence.

C.Platon : le parricide

Le Sophiste de Platon met en scène ce que l'Étranger d'Élée appelle un « parricide » (πατραλοίας) : pour rendre compte du discours faux, de l'erreur et de l'apparence, il faut admettre que le non-être, en un sens, est. L'Étranger ne réfute pas Parménide frontalement, mais montre que le non-être peut se dire comme « altérité » (θάτερον) : dire que quelque chose « n'est pas », c'est dire qu'il est autre que quelque chose d'autre.

Ce « parricide » respectueux préserve l'essentiel : le non-être absolu, le néant pur, demeure impensable. Mais il ouvre un espace pour penser la différence, la relation, le discours. Toute la dialectique platonicienne des grands genres (être, même, autre, repos, mouvement) est une méditation sur l'héritage parménidien.

D.Aristote : la critique et l'intégration

Aristote consacre des analyses importantes aux Éléates, notamment dans la Physique (livre I) et la Métaphysique. Sa critique porte sur l'équivocité de l'être : Parménide aurait traité « être » comme un terme univoque, alors qu'il se dit « de plusieurs façons » (πολλαχῶς). L'être se dit selon les catégories (substance, qualité, quantité, etc.), et cette pluralité n'introduit pas de non-être.

La distinction entre puissance et acte permet également à Aristote de penser le devenir sans recourir au non-être absolu : ce qui advient n'émerge pas du néant, mais de l'être en puissance. Le germe est en puissance l'arbre qu'il n'est pas encore en acte. Cette solution aristotélicienne dominera la pensée médiévale.

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V.

L'héritage médiéval

↑ Index

A.La transmission du texte

Le poème de Parménide ne fut pas directement accessible aux penseurs médiévaux latins. Ils le connurent principalement à travers les témoignages d'Aristote et de ses commentateurs (Alexandre d'Aphrodise, Simplicius), ainsi que par les résumés doxographiques. Ce n'est qu'à travers le filtre aristotélicien que la pensée parménidienne parvint aux médiévaux — ce qui infléchit considérablement sa réception.

B.L'être et Dieu : la théologie négative

Les attributs parménidiens de l'être — un, immuable, éternel, parfait — furent spontanément rapportés à Dieu par les penseurs chrétiens. Quand Moïse demande à Dieu son nom, la réponse du Buisson ardent — Ehyeh asher ehyeh, « Je suis celui qui suis » (Exode 3, 14) — fut lue à travers le prisme de l'ontologie grecque. Dieu est l'Être même, ipsum esse subsistens selon la formule que systématisera Thomas d'Aquin.

La théologie négative, de Denys l'Aréopagite à Maître Eckhart, radicalise le geste parménidien : si Dieu est l'être au-delà de tout étant, alors aucun prédicat tiré de l'expérience finie ne peut lui convenir adéquatement. On ne peut dire ce que Dieu est, seulement ce qu'il n'est pas. L'Un de Parménide, passé par le néoplatonisme de Plotin et Proclus, devient l'Un ineffable qui transcende l'être même.

C.La querelle des universaux

La question de l'unité et de la pluralité de l'être, centrale chez Parménide, réapparaît dans la querelle des universaux. Les réalistes, tenant que les genres et les espèces possèdent une existence réelle, retrouvent quelque chose de l'Un parménidien : l'humanité est une, antérieure aux hommes particuliers. Les nominalistes, affirmant que seuls les individus existent, semblent au contraire privilégier la multiplicité.

Duns Scot, avec sa doctrine de l'univocité de l'être, renoue explicitement avec un motif parménidien contre la thèse aristotélicienne de l'analogie : l'être se dit en un seul et même sens de Dieu et des créatures, même si les modes d'être diffèrent infiniment. Ce débat structurera toute la métaphysique moderne, jusqu'à Heidegger qui y verra l'origine de l'« oubli de l'être ».

D.Thomas d'Aquin : distinction réelle de l'essence et de l'existence

La synthèse thomiste intègre l'héritage parménidien dans une architectonique chrétienne. La distinction réelle entre essence et existence permet de penser la création sans retomber dans le monisme éléate : les créatures reçoivent l'existence de Dieu, qui seul est son existence. Chez les étants finis, l'essence (ce que la chose est) est distincte de l'existence (le fait qu'elle soit).

Cette distinction évite à la fois le panthéisme (les créatures ne sont pas des modes de l'être divin) et le dualisme (l'être des créatures n'est pas totalement étranger à l'être divin). Thomas peut ainsi maintenir l'unicité et la simplicité divines — thèmes parménidiens — tout en fondant la multiplicité créée.

« Quel est ce penseur qui, pour la première fois, pense l'Être ? Parménide. » Martin Heidegger · Parménide (cours de l'hiver 1942-43)
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VI.

Conclusion : l'énigme persistante

↑ Index

Le fragment VIII de Parménide demeure, vingt-cinq siècles après sa composition, un texte d'une densité énigmatique. Son affirmation centrale — l'être est, le non-être n'est pas — semble d'une évidence tautologique, et pourtant ses conséquences défient l'expérience ordinaire. Comment penser un monde sans genèse ni corruption, sans mouvement ni temps, sans pluralité ni différence ?

Peut-être la grandeur de Parménide est-elle précisément d'avoir posé une exigence que toute pensée ultérieure dut affronter : celle de la cohérence absolue du discours sur l'être. Si penser, c'est penser quelque chose, et si ce quelque chose est, alors la pensée ne peut s'égarer dans le non-être. Le néant ne se pense pas. Cette leçon, à travers mille métamorphoses, continue de structurer notre rapport au réel.

La déesse qui parle à Parménide l'invitait à « juger par la raison » (κρῖναι λόγῳ) la voie qu'elle lui révélait. Cette invitation reste adressée à quiconque s'aventure sur le chemin de la pensée.

Sources et lectures choisies

  1. Hermann Diels & Walther Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, Weidmann, 1903 (édition philologique de référence).
  2. Marcel Conche, Parménide. Le Poème : Fragments, PUF, 1996.
  3. Jean Beaufret, Le Poème de Parménide, PUF, 1955.
  4. Barbara Cassin, Sur la nature ou sur l'étant. La langue de l'être ?, Seuil, 1998.
  5. Pierre Aubenque, Le problème de l'être chez Aristote, PUF, 1962.
  6. Étienne Gilson, L'être et l'essence, Vrin, 1948.
  7. Martin Heidegger, Parménide (cours du semestre d'hiver 1942-43), trad. fr. Gallimard, 2011.
  8. Lambros Couloubaritsis, Mythe et philosophie chez Parménide, Ousia, 1990.
  9. Jean Bollack, Parménide, de l'étant au monde, Verdier, 2006.
  10. Simplicius, Commentaire sur la Physique d'Aristote, source principale des fragments transmis.
  11. Platon, Parménide et Sophiste ; Aristote, Physique (I) et Métaphysique.